Inégalités mondiales : constats chiffrés et enjeux contemporains (Rapport 2026) - World Inequality Lab
« Les 0,001 % les plus riches possèdent trois fois plus que 50 % de l’humanité »
Le Rapport sur les inégalités mondiales 2026 (publié en décembre 2025) est produit dans le cadre du World Inequality Lab, sous la direction scientifique de Lucas Chancel et Ricardo Gómez‑Carrera, avec la contribution de nombreux chercheurs internationaux, parmi lesquels Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman, Facundo Alvaredo et Amory Gethin.
La finalité du rapport est de proposer un diagnostic empirique rigoureux des inégalités de revenus, de patrimoine et d’émissions de carbone à l’échelle mondiale, à partir de données comparables entre pays. Il vise également à documenter l’évolution de ces inégalités sur le long terme afin d’éclairer les débats académiques et publics relatifs aux choix économiques, sociaux et environnementaux.
Les objectifs poursuivis sont triples :
- mesurer la répartition des revenus et des patrimoines entre groupes sociaux ;
- analyser la dynamique de concentration des richesses ;
- étudier les liens entre inégalités économiques et transition écologique.
La présente synthèse vous propose une restitution des principaux résultats du rapport.
1. Cadre méthodologique et périmètre de l’étude
Le rapport s’appuie sur les données de la World Inequality Database (WID), qui combine sources fiscales, enquêtes auprès des ménages et comptes nationaux afin d’offrir une mesure plus complète des revenus et des patrimoines, notamment pour les groupes les plus aisés.
Chiffres-clés issus du rapport :
- les données couvrent une large majorité de la population mondiale, sur des séries longues allant, pour certains pays, du début du XXᵉ siècle à la période récente ;
- les comparaisons internationales reposent sur des concepts harmonisés de revenu national et de patrimoine net.
Cette méthodologie vise à réduire les biais liés à la sous-déclaration des hauts revenus et des hauts patrimoines, fréquemment observés dans les seules enquêtes statistiques.
2. Inégalités de revenus : une forte hétérogénéité entre régions
Le rapport met en évidence de profondes disparités de revenus entre régions du monde, mais également à l’intérieur des pays. Les inégalités de revenus sont particulièrement élevées en Amérique latine, en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient, tandis que l’Europe apparaît globalement moins inégalitaire.
Chiffres-clés issus du rapport :
- à l’échelle mondiale, les 10 % les plus riches perçoivent plus de la moitié du revenu total, tandis que la part du revenu revenant aux 50 % les plus pauvres demeure inférieure à 10 % ;
- dans plusieurs régions, la part du revenu captée par les hauts revenus a progressé depuis les années 1980, traduisant une dynamique de concentration durable.
Ces écarts reflètent à la fois des différences de structures économiques et des choix institutionnels en matière de redistribution.
3. Inégalités de patrimoine : une concentration très marquée
Les inégalités de patrimoine apparaissent nettement plus élevées que celles de revenus. Le rapport souligne une concentration extrêmement forte des richesses à l’échelle mondiale.
Chiffres-clés issus du rapport :
- les 10 % les plus riches détiennent une part très majoritaire du patrimoine mondial, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale possède une fraction marginale du patrimoine total ;
- cette concentration s’observe dans la quasi-totalité des régions du monde, bien que son intensité varie selon les pays.
Les auteurs mettent en avant le rôle des rendements du capital, de l’héritage et de l’accès différencié aux actifs financiers et immobiliers dans la persistance de ces inégalités.
4. Inégalités et transition écologique : le poids différencié des émissions
Un apport central du rapport réside dans l’analyse conjointe des inégalités économiques et des émissions de carbone. Les auteurs montrent que les émissions sont très inégalement réparties entre groupes de revenus.
Chiffres-clés issus du rapport :
- les ménages les plus aisés sont responsables d’une part disproportionnée des émissions mondiales de CO₂, tandis que les 50 % les plus pauvres contribuent de manière très limitée aux émissions globales ;
- cette dissymétrie est observée aussi bien dans les pays à revenu élevé que dans les pays à revenu intermédiaire.
Cette situation met en évidence un décalage entre responsabilité environnementale et exposition aux conséquences du changement climatique.
5. Enjeux globaux et perspectives
Sans formuler de prescriptions normatives détaillées, le rapport souligne que les trajectoires actuelles d’inégalités ne sont pas inéluctables et qu’elles dépendent étroitement des choix institutionnels, fiscaux et sociaux opérés par les États. Les comparaisons internationales mettent en évidence la diversité des modèles possibles et le rôle structurant des politiques publiques.
Pour aller plus loin : Inégalités, climat et cadres théoriques
Les analyses du Rapport sur les inégalités mondiales s’inscrivent dans une approche empirique et distributive, centrée sur la répartition des revenus, des patrimoines et des émissions de carbone entre groupes sociaux.
À titre de mise en perspective théorique, on peut les distinguer des travaux de William Nordhaus, fondés sur des modèles intégrés climat-économie (modèles DICE). L’approche de Nordhaus repose sur une logique d’optimisation intertemporelle et d’analyse coût-bénéfice, visant à déterminer un sentier de croissance et un prix du carbone minimisant le coût total du changement climatique.
La comparaison de ces cadres permet d’éclairer deux logiques complémentaires mais distinctes :
- une logique d’efficience économique, centrée sur l’optimisation globale (Nordhaus) ;
- une logique d’équité distributive, attentive aux écarts entre groupes sociaux et à la justice climatique (World Inequality Lab).
William Nordhaus, lauréat du « prix Nobel de sciences économiques » en 2018 (prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, conjointement avec Paul Romer), est reconnu pour ses modèles intégrés climat-économie (DICE), qui articulent croissance économique et changement climatique.
Les principales limites de cette approche (Nordhaus) tiennent toutefois à plusieurs hypothèses structurantes : une forte sensibilité aux choix de paramètres (notamment le taux d’actualisation), une évaluation monétaire incertaine (difficile à chiffrer) des dommages climatiques de long terme, et une prise en compte limitée des inégalités sociales et territoriales, les modèles raisonnant principalement à l’échelle agrégée. Ces limites ont nourri de nombreux débats académiques, en particulier sur la capacité des modèles d’optimisation coût-bénéfice à rendre compte des enjeux de justice climatique.
Dans les modèles de William Nordhaus, la réduction des impacts du changement climatique repose largement sur la capacité des économies et des acteurs disposant de ressources suffisantes à innover, sous l’effet d’incitations économiques appropriées, notamment via un signal-prix du carbone. Cette approche accorde toutefois une place limitée à l’analyse des inégalités sociales, en postulant que l’innovation technologique permettra, à terme, d’atténuer les coûts économiques et environnementaux du changement climatique.
Le modèle de Nordhaus suppose que les externalités négatives du carbone peuvent être compensées par les gains liés au progrès technique et à l’innovation. Mais cette hypothèse est incertaine : rien ne garantit que les avancées technologiques suffisent à couvrir les coûts sociaux du changement climatique, surtout face à des dommages irréversibles ou des catastrophes extrêmes. Cette limite souligne la prudence nécessaire dans l’élaboration des politiques climatiques.
En définitive, le Rapport sur les inégalités mondiales 2026 constitue un outil de référence pour appréhender les dynamiques contemporaines des inégalités à l’échelle mondiale. Par la richesse de ses données et la rigueur de sa méthodologie, il permet d’analyser les mécanismes de concentration des revenus et des patrimoines, ainsi que leurs liens avec les enjeux environnementaux.
Les auteurs de ce rapport appellent à la mise en place d’un Panel international sur les inégalités, à l’image du GIEC pour le climat, afin de fournir des recommandations scientifiques aux décideurs publics.
Ils « lancent un avertissement » : sans correction des déséquilibres actuels, les fondements des démocraties, de la cohésion sociale et de la stabilité climatique risquent de s’éroder durablement.
Belle découverte 😉
M. E.